Book for the Unstable Media
Danny Devos / Performan-DDV 1979- 2011


Max Lachaud in Obsküre Magazine, Tuesday 3rd April 2012, France.


Sans compromis, le performeur belge Danny Devos n'a jamais été recupéré par les institutions artistiques qui l'ont toujours regarde avec une certaine crainte. Pourtant, son apport au monde du body art est indéniable et une nouvelle génération se revendique de son travail, lequel s'étend sur plus de trente ans. Formé à l'école punk et industrielle, il a, en parallèle à son statut de chanteur dans le groupe Club Moral, explore les limites du corps au sein d'actions touchant souvent à des territoires tabous : la schizophrénie, l'automutilation, le masochisme, le meutre, la mort. L'ouvrage Performan-DDV 1979-2011 fait la rétrospective de cent soixante performances et donne la vision globale d'une œuvre rare, provocante, maitrisée, qui amène à des questionnements riches et stimulants sur la notion d'art elle-même.

 

Danny Devos : J'ai commencé le body art et la performance à dix-neuf ans. J'avais déjà réalisé des installations qui impliquaient une interaction avec le public, mais je recherchais une prise plus forte sur eux. Ayant grandi dans l'environnement industriel sinistre de Vilvorde, en Belgique, avec beaucoup de bruit, de pollution et de désespoir, je me suis aussi intéressé au mouvement punk et aux débuts de la musique industrielle et de la new wave à la fin des années soixante-dix. Mon passé dans l'art visuel s'est mêlé à ces influences et tout cela a mené à mes premières performances. Mais, pour ainsi dire, j'ai connu Suicide et James Chance avant d'avoir entendu parler de Hermann Nitsch, Gina Pane et Chris Burden.

 

J'ai été particulièrement fasciné par les performances dans lesquelles tu es enterré vivant ou quand tu poses ton corps nu à l'endroit où des crimes ont été commis. Le titre de la série Now I am Death, the Destroyer of all Worlds est parlant en soi. Es-tu attiré par le fait de tester les limites de notre propre mortalité ? Y a-t-il eu des moments où tu as échappé de peu à la mort ?

Je n'ai jamais été blessé sérieusement lors de mes performances. Il y a eu de nombreux bleus et des cicatrices qui restent mais la pire chose qui me soit arrivée fut une contusion quand j'ai heurté le sol lors d'une performance sur scène avec Etat Brut (N.D.L.R. : formation majeure de la première vague noise et industrielle belge, qui a sévi entre 1979 et 1984). Il ne s'agit pas d'un jeu avec la mort. Tout ce que je fais et que j'ai fait est très conscient et planifié. Je ne fais pas les choses avec l'intention de me tuer. Cela pourrait arriver, tout aussi probablement qu'en traversant la rue. C'est la limite des choses qui m'attire. Pas seulement la mort, mais aussi la loi, l'interaction sociale, l'art en lui-même...

 

Quelles furent les réactions les plus agressives de la part des personnes présentes lors des performances ?

De nombreuses performances ont été arrêtées par des membres du public. Parfois, l'interaction nécessaire du public signifie la fin même de la performance, comme quand ils devaient tirer sur une corde attachée de la porte jusqu'à ma gorge pour sortir du lieu. Une personne m'a dit des années plus tard que ça lui a fait le même effet que si elle avait été violée alors qu'une autre m'a dit que c'était comme un orgasme mais sans le sexe. En général, les gens sont trop terrifiés par ce qui se passe, et par ma réputation, pour agir d'une manière agressive.

 

La figure du martyr et de la crucifixion revient souvent dans ton œuvre. Doit-on y voir une dimension mystique?

Le martyr est un symbole iconique de résistance contre la pression et l'interaction avec la société. Il y a aussi un pouvoir dans la souffrance, peut-être plus que dans l'oppression. Je me rends compte aussi que la menace à laquelle je me suis confronté tant de fois a pour conséquence une certaine forme de peur que les gens ressentent envers moi. Bien entendu, c'est quelque chose dont on ne se rend compte qu'après avoir regardé tout ce travail tel qu'il se présente aujourd'hui. L'intention n'a jamais été d'utiliser cette crainte comme un point de départ.

 

J'ai découvert dans le livre ton intérêt pour le travestissement et l'imitation... de tueurs ou d'artistes ! Quels liens faistu entre le créateur et le tueur en série ?

Il y a des similitudes entre l'esprit de l'artiste et celui du tueur en série. Ils appartiennent à la même « classe » psychologique qu'on qualifie de « schizoïde » et qui inclut les criminels sans motif, les scientifiques, les artistes et les penseurs religioux. Si Pon quitte les axiomes sociaux relatifs au bien et au mal, cela se manifeste généralement par un comportement répétitif qui ne mène à aucune solution et ne ramène jamais de bénéfices. Ce comportement se répète sur le modèle suivant: 1. Le déclic (l'inspiration, la vision...) 2. La phase d'avancement

(la recherche, le test des capacités...) 3. L'action (l'œuvre d'art, le meurtre, l'invention) et 4. La période d'apaisement et la retombée. Puis le même processus se répète encore et encore, comme une pulsion incontrôlable et sans rapport avec le résultat quel qu'il soit. Cela ne s'arrête jamais.

 

Tu as d'ailleurs correspondu longtemps avec des criminels...

Oui, mais j'ai arrêté. J'ai eu une correspondance avec John Wayne Gacy pendant quatre ou cinq ans - je possède plusieurs de ses peintures - puis avec des tueurs en série belges. J'ai aussi écrit à des nonnes et des prêtres, mais les tueurs m'intéressaient car ils sont l'opposé de l'art. Ils font le mal alors que les artistes font le bien. Mais leurs intentions me semblaient proches de celles de l'artiste. J'ai notamment écrit pendant de nombreuses années à un étrangleur belge. Il avait assassiné trois personnes à l'âge de dixhuit ans. Durant son procès dans les années soixante, il a dit: « Je n'ai aucun remord, je hais les gens. » Quand j'avais dix-huit ans, je pensais la même chose. Je me cognais la tête avec un marteau pendant mes performances pour savoir combien de temps je tiendrais. J'ai voulu savoir où se trouvait la différence. Mais c'est amusant, car quand j'essayais d'enquêter sur les sentiments des criminels, ils me disaient « T'es bizarre ! ». C'est ce que m'a dit John Wayne Gacy alors qu'il a tué près de quarante personnes. En revanche, je n'ai jamais été compatissant à leur égard et je n'ai jamais utilisé ces lettres dans mon travail d'artiste. Ça reste privé. Cela m'a néanmoins inspiré pour certains morceaux de Club Moral, dont « Eating Limbs », car je sais ce qu'est le cannibalisme.

 

« "T'ES BIZARRE!" C'EST CE QUE M'A DIT JOHN WAYNE GACY ALORS QU'IL A TUÉ PRÈS DE QUARANTE PERSONNES. »

 

D'où est venue l'idée de ce livre commémoratif ?

Il y a déjà eu des éditions photocopiées très limitées de Performan-DDV mais elles n'ont jamais atteint un large public. Exerçant depuis plus de trente ans et ayant fait un nombre considérable de performances. j'ai pensé qu'il était temps de rassembler tout cela. Aussi parce qu'il y a tellement de performances dont personne n'est au courant, et si peu de gens les ont vues en vrai... Il y a plusieurs artistes qui ont fait des reconstitutions de mes performances, notamment au sein de la jeune génération. Etant donné que je me suis toujours automanagé (que ce soit avec Club Moral, Force Mental, Bastard Art Gruppe...). il n'était pas question que j'attende indéfiniment que quelqu'un d'autre se mette à faire un tel livre. La seule différence avec les autres publications que nous avons faites par le passé est que je voulais un livre qui soit très beau visuellement, presque luxueux, mais sans qu'il y ait de financeurs, de maison d'édition ou de bourses. J'ai fait un énorme emprunt qu'il va falloir que je rembourse en vendant cet ouvrage.





2773